Je suis L’Arpenteur et, il y a sept jours, on m’a condamné à mort.
Enfin « pas tout à fait » esquiveraient mes juges. Les inquisiteurs de la Sentinel Corp m’ont laissé le « choix » : la mort par asphyxie dans le vide de l’espace, ou le largage en module de survie sur Prime. Une planète à tout le moins hostile. Du sable, de la pierre, une dizaine de vestiges des tentatives infructueuses de terraformation précédentes et… c’est tout. Pas d’eau, pas d’air, pas de vie. Avec pour mission de la terraformer – dans les plus brefs délais évidemment – si je veux avoir une chance de survivre à cette sentence.
La mort inéluctable, ou une chance infime de vivre et de reconquérir ma liberté. Le choix à faire n’en était pas un.
Une fois mon adhésion à leur projet acquise – contrat 742VX37 signé avec ma rétine – notre astronef a pris la direction de Prime. Et, sept jours plus tard, me voilà mené pieds et poings ferrés à mon vaisseau de survie.
Un opérateur s’avance vers moi, l’air désabusé, le regard fuyant :
– Dans leur grande mansuétude, les Juges vous autorisent à choisir votre lieu d’arrivée. Les Plaines de Glace vous siéraient-elles ? Un secteur surplombant les terres environnantes, avec de l’eau disponible à profusion – si tant est que vous parveniez à la faire fondre…
Je hausse les sourcils, un sourire moqueur sur le visage :
– Tu n’aurais pas un poil plus accueillant par hasard, plus… chaleureux ? Engageant ?
Visiblement mon ton familier le hérisse. Son nez se retrousse de mépris, le coin de ses lèvres se crispe. Parfait, c’est tout à fait le but recherché. Il enchaîne :
– Monsieur est exigeant à ce que je vois. Dois-je lui rappeler que ses chances de survie sont d’un peu moins de 1,84 % ? Mais soit, si vous cherchez de la chaleur nous avons le Cratère météoritique. Un secteur escarpé, disposant en son centre d’un magma encore en très forte activité.
– Et si je rate le site d’atterrissage de quelques mètres, je finis complètement carbonisé avant même d’avoir commencé ?
– C’est une possibilité. C’est vous qui avez demandé. Et pour tout vous dire… cela nous est déjà arrivé.
Son regard se perd dans le vague. Il se détend, un sourire pointe. Probablement se remémore-t-il la fin horrible d’un pauvre hère qui m’a précédé. Pendant une micro-seconde l’envie de me jeter sur lui et de l’écorcher vif me prend. Je ferme les yeux, me remémore ma mission, respire doucement et retrouve mon calme. Surtout pas de vague, surtout pas maintenant. Il reprend :
– D’ailleurs je dois vous signaler que la zone à laquelle vous avez été affecté est parsemée des restes de… ces essais précédents « non qualifiés ». La Cascade alors ?
Nous y voilà. Je prends un air surpris, le plus innocent possible :
– La Cascade, oui, quel nom enchanteur ! Palmiers, chaleur et eau ! Partons pour la Cascade !
– Bien bien bien. Gardes, veuillez escorter 0520230 à son module de survie. Navigateur ? Notre invité a choisi son site d’atterrissage. Programmez le voyage, direction : le Cratère !!!
Connard.
Les gardes m’entrainent sans ménagement vers la soute. Je n’offre aucune résistance, baisse la tête, les bras ballants, résigné, vaincu. Un chaland magnétique nous heurte au détour d’une coursive. Les objets qu’il transporte virevoltent dans la faible gravité. Déstabilisé, le garde à ma gauche me lâche, tente de rattraper ce qu’il peut. Je feins un impact aux reins et entraine son collègue au sol. Une jeune technicienne accourt, se confond en excuses, me relève, ramasse le matériel. Les gardes la repoussent « Madame, veuillez reculez immédiatement ! ». Elle s’exécute, rouge d’embarras, les yeux rivés au sol. Les gardes reprennent leurs positions, nous repartons pour la soute.
Le trajet ne nous prend que quelques dizaines de secondes, durant lesquelles j’encaisse sans broncher brimades et vexations de la part de mes geôliers. Puis c’est le hangar de largage, sorte de ponton mal éclairé et ouvert sur le vide de l’espace. On me balance manu-militari dans une capsule de survie qui a visiblement connu de meilleurs jours. La porte se ferme, mes fers se dissipent. Enfin seul.
Ma cellule temporaire ne fait pas quatre mètres carré. Un [module], un coffre, deux sièges, et vue sur l’extérieur. Le sol se met à tanguer. Je m’installe, me sangle fermement – pas le moment de faire une erreur. La vue est à couper le souffle : Prime, désert de roches et de poussières, arc-en-ciel de dégradés du jaune-blanc au rouge sanglant. Prime, qui un jour a connu la vie, et la connaîtra peut-être bientôt à nouveau – si ma mission réussit.
Prime, où ont vécu les Anciens.